Salarié et activité d’auto-entrepreneur concurrente : l'obligation de loyauté

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Salarié et activité d’auto-entrepreneur concurrente : l'obligation de loyauté
Cour de cassation janvier 2026 : un salarié ne peut créer d'auto-entreprise concurrente. Risque de licenciement pour faute grave. Analyse complète et conseils pratiques.

La Cour de cassation vient de rendre deux décisions majeures qui clarifient définitivement les limites du cumul d'activités entre salariat et auto-entrepreneuriat. 

 

Par ses arrêts des 14 et 21 janvier 2026 (n° 24-20.799 et n° 24-21.141), la chambre sociale affirme avec une fermeté sans précédent que l'exercice d'une activité concurrente sous statut d'auto-entrepreneur constitue à lui seul un manquement grave à l'obligation de loyauté.

 

Ces décisions marquent un tournant jurisprudentiel pour les milliers de salariés qui envisagent de développer une activité indépendante en parallèle de leur emploi. Décryptage complet de cette évolution et de ses implications pratiques.

 

1. Les faits à l'origine de la jurisprudence de janvier 2026

 

L'affaire jugée par la Cour de cassation le 14 janvier 2026 présente une configuration factuelle désormais classique : un menuisier, fort de 23 années d'ancienneté dans son entreprise, décide de créer une micro-entreprise pour réaliser des travaux de menuiserie à titre personnel.

 

Les éléments factuels du dossier :

 

  • Activité exercée exclusivement en dehors des heures de travail
  • Aucune utilisation du matériel ou des locaux de l'employeur
  • Chiffre d'affaires modeste : environ 2 600 € sur plusieurs mois
  • Résultat déficitaire : une perte de 2 000 € sur la période
  • Clientèle différente de celle de l'employeur (apparemment)

Malgré ces circonstances qui pouvaient sembler atténuantes, l'employeur a notifié un licenciement pour faute grave au motif que cette activité constituait une concurrence déloyale. Le salarié a contesté cette rupture devant le conseil de prud'hommes, arguant notamment de l'absence de clause de non-concurrence dans son contrat de travail et du caractère marginal de son activité.

 

2. La décision de la Cour de cassation : un principe sans équivoque

 

L'arrêt du 14 janvier 2026 (Cass. soc., n° 24-20.799)

 

La Cour de cassation formule un attendu de principe d'une clarté absolue :

 

« Le fait pour le salarié de créer et d'exercer, sous le statut d'auto-entrepreneur, tout en étant au service de son employeur, une activité directement concurrente de l'une des siennes est constitutif, à lui seul, d'une faute rendant impossible son maintien dans l'entreprise. »

 

Cette formulation est essentielle à plusieurs égards :

 

  • « À lui seul » : la concurrence suffit, sans qu'il soit nécessaire de démontrer d'autres éléments
  • « Directement concurrente » : il faut une identité ou une forte similarité d'activité
  • « Rendant impossible son maintien » : qualification immédiate de faute grave

La confirmation du 21 janvier 2026 (Cass. soc., n° 24-21.141)

 

Par une décision de rejet non spécialement motivée rendue le 21 janvier 2026 (article 1014 du Code de procédure civile), la Cour de cassation a confirmé l'arrêt de la cour d'appel de Grenoble du 17 octobre 2024 qui avait validé un licenciement pour faute grave dans une situation similaire.

 

Cette confirmation systématique témoigne de la volonté de la Cour de cassation d'établir une jurisprudence stable et prévisible sur cette question.

 

3. L'obligation de loyauté : un principe cardinal du contrat de travail

 

Le fondement légal

 

L'obligation de loyauté ne repose pas sur une clause contractuelle spécifique mais sur des dispositions légales d'ordre public :

 

Cette double assise légale confère à l'obligation de loyauté un caractère automatique et incontournable. Elle s'applique à tous les salariés, indépendamment de leur niveau hiérarchique, de leur ancienneté ou de la nature de leur contrat de travail.

 

La portée de l'obligation de loyauté

 

L'obligation de loyauté implique pour le salarié de :

 

  • Ne pas se placer en situation de conflit d'intérêts avec son employeur
  • Préserver les intérêts légitimes de l'entreprise
  • S'abstenir de tout acte de concurrence pendant l'exécution du contrat
  • Ne pas détourner la clientèle ou les informations confidentielles
  • Maintenir une relation de confiance indispensable au bon fonctionnement du contrat

Cette obligation est permanente et continue pendant toute la durée du contrat de travail, 24 heures sur 24, y compris en dehors des heures de travail et des périodes de congés.

 

4. Les critères désormais sans incidence sur la caractérisation du manquement

 

La jurisprudence de janvier 2026 écarte définitivement une série d'arguments qui étaient fréquemment soulevés par les salariés pour justifier leur activité concurrente :

 

L'horaire d'exercice de l'activité

 

Le fait que l'activité concurrente soit exercée en dehors des heures de travail, le soir, le week-end ou pendant les congés, ne fait pas obstacle à la caractérisation du manquement. La Cour considère que l'obligation de loyauté n'est pas limitée au temps de présence dans l'entreprise mais s'étend à toute la durée du contrat.

 

L'absence d'utilisation des moyens de l'entreprise

 

Le salarié qui n'utilise ni le matériel, ni les locaux, ni les outils de son employeur ne peut se prévaloir de cette circonstance pour échapper à la sanction. L'atteinte à l'obligation de loyauté résulte de la concurrence elle-même, indépendamment des moyens utilisés.

 

Le volume d'activité ou le chiffre d'affaires généré

 

Même une activité marginale, générant un chiffre d'affaires dérisoire voire déficitaire, caractérise le manquement. Dans l'affaire jugée le 14 janvier 2026, le salarié avait réalisé environ 2 600 € de chiffre d'affaires avec un déficit de 2 000 €. Cette faiblesse économique n'a pas empêché la qualification de faute grave.

 

L'absence de préjudice démontré pour l'employeur

 

Point crucial : l'employeur n'a pas à prouver qu'il a subi un préjudice économique, une perte de clientèle ou un dommage quelconque. Le manquement est constitué par le seul comportement concurrent, indépendamment de ses conséquences effectives.

 

Cette position s'explique par la nature même de l'obligation de loyauté : elle vise à prévenir les situations de conflit d'intérêts, pas seulement à sanctionner leurs conséquences.

 

La clientèle visée

 

Même si le salarié prétend s'adresser à une clientèle différente de celle de son employeur, cette circonstance ne suffit pas à écarter le caractère concurrent de l'activité dès lors qu'elle intervient sur le même secteur d'activité et le même marché géographique.

 

5. L'absence de clause de non-concurrence n'est pas un blanc-seing

 

Une confusion juridique fréquente mais infondée

 

De nombreux salariés commettent l'erreur de penser que l'absence de clause de non-concurrence dans leur contrat de travail les autorise à exercer une activité concurrente. Cette analyse est juridiquement erronée et peut conduire à des conséquences dramatiques.

 

Deux obligations distinctes et complémentaires

 

Critère

Obligation de loyauté

Clause de non-concurrence

Période d'application

Pendant l'exécution du contrat

Après la rupture du contrat

Fondement

Légal (articles L.1222-1 et 1104)

Contractuel (clause expresse)

Conditions de validité

Aucune condition particulière

Limitation temps/espace + contrepartie financière

Automaticité

S'applique automatiquement

Nécessite une clause spécifique

 

Cette distinction fondamentale permet de comprendre que l'obligation de loyauté et la clause de non-concurrence ont des champs d'application temporels différents et complémentaires :

 

  • L'obligation de loyauté protège l'employeur pendant le contrat
  • La clause de non-concurrence protège l'employeur après le contrat

Les conditions strictes de validité de la clause de non-concurrence

 

Contrairement à l'obligation de loyauté qui s'applique automatiquement, la clause de non-concurrence post-contractuelle doit respecter des conditions strictes fixées par la jurisprudence :

 

  1. Être indispensable à la protection des intérêts légitimes de l'entreprise
  2. Être limitée dans le temps
  3. Être limitée dans l'espace géographique
  4. Tenir compte des spécificités de l'emploi du salarié
  5. Comporter une contrepartie financière

L'absence de ces conditions entraîne la nullité de la clause de non-concurrence post-contractuelle, mais n'affecte en rien l'obligation de loyauté pendant le contrat.

 

6. Pourquoi la qualification de faute grave ?

 

La définition de la faute grave

 

La faute grave est définie par la jurisprudence constante comme celle qui rend impossible le maintien du salarié dans l'entreprise, même pendant la durée du préavis. Elle se distingue de la faute simple par son degré de gravité et de la faute lourde par l'absence d'intention de nuire.

 

L'atteinte irrémédiable au lien de confiance

 

La qualification de faute grave s'explique par la nature même du manquement :

 

  • Conflit d'intérêts structurel : en exerçant une activité concurrente, le salarié place ses intérêts personnels en opposition directe avec ceux de son employeur
  • Impossibilité d'une exécution loyale du contrat : comment un salarié peut-il servir fidèlement les intérêts de son employeur tout en développant sa propre clientèle sur le même marché ?
  • Rupture irréversible de la relation de confiance : l'employeur ne peut plus avoir confiance en un salarié qui agit comme son concurrent
  • Risque permanent de détournement : même involontairement, le salarié peut être tenté de favoriser sa propre activité

7. Conséquences pratiques pour les salariés et les employeurs

 

Pour les salariés : une vigilance accrue indispensable

 

Avant toute création d'activité, le salarié doit se poser les questions suivantes :

 

  1. Mon activité envisagée relève-t-elle du même secteur que celle de mon employeur ?
  2. Vais-je proposer des produits ou services similaires ou substituables ?
  3. Vais-je intervenir sur la même zone géographique ?
  4. Puis-je créer une confusion dans l'esprit de la clientèle ?
  5. Existe-t-il un risque de détournement, même involontaire, de clientèle ?
  6. Utiliserai-je des savoir-faire, méthodes ou processus appris chez mon employeur ?

Si la réponse à l'une de ces questions est positive ou même incertaine, il est impératif de consulter un avocat en droit du travail avant de se lancer.

 

Les alternatives possibles

 

Un salarié souhaitant développer une activité entrepreneuriale dispose de plusieurs options légales :

 

  • Choisir un secteur d'activité totalement différent : si vous êtes menuisier salarié, vous pouvez devenir formateur en développement personnel, par exemple
  • Solliciter une rupture conventionnelle pour se consacrer pleinement à son projet entrepreneurial
  • Négocier avec l'employeur une période de transition ou un temps partiel
  • Démissionner pour créer son entreprise (sous réserve des nouvelles conditions d'accès à l'assurance chômage pour démission-projet)
  • Attendre la fin du contrat pour développer l'activité concurrente (sous réserve de l'éventuelle clause de non-concurrence post-contractuelle)

Pour les employeurs : renforcer la prévention et la surveillance

 

Cette jurisprudence conforte les employeurs dans leur capacité à sanctionner les activités concurrentes, mais elle impose également une certaine diligence :

 

  • Information des salariés : rappeler régulièrement, notamment lors des entretiens annuels, l'existence et la portée de l'obligation de loyauté
  • Clause de dédit-formation : dans certains cas, il peut être utile d'intégrer des clauses spécifiques pour protéger les investissements en formation
  • Surveillance proportionnée : mettre en place des mécanismes de détection précoce (veille sur les créations d'entreprises, déclarations obligatoires internes)
  • Procédure disciplinaire rigoureuse : en cas de découverte d'une activité concurrente, respecter scrupuleusement la procédure de licenciement pour éviter toute contestation formelle

Le rôle des Ressources Humaines

 

Les services RH doivent être particulièrement attentifs aux signaux d'alerte :

 

  • Demandes de passage à temps partiel sans justification claire
  • Baisse inexpliquée de l'engagement ou de la performance
  • Contacts suspects avec la clientèle ou les fournisseurs
  • Création d'une auto-entreprise mentionnée sur les réseaux sociaux professionnels

7.       Les enseignements clés de la jurisprudence de janvier 2026

 

Les arrêts des 14 et 21 janvier 2026 établissent une doctrine claire et sans ambiguïté :

 

Les 5 règles d'or à retenir :

 

  1. L'obligation de loyauté est automatique et permanente pendant toute la durée du contrat, sans limitation horaire ou géographique
  2. Toute activité concurrente est interdite, quel que soit son volume, sa rentabilité ou les moyens utilisés
  3. L'absence de clause de non-concurrence ne change rien à l'interdiction de concurrence pendant le contrat
  4. La sanction est systématiquement la faute grave, avec ses conséquences financières et professionnelles
  5. Le conseil juridique préventif est indispensable avant toute création d'activité indépendante

Recommandations pour les salariés

 

Si vous envisagez de créer une activité indépendante :

 

  • Choisissez un secteur totalement différent de celui de votre employeur
  • Consultez un avocat en droit du travail avant toute démarche
  • Documentez précisément votre projet et sa non-concurrence
  • Envisagez une rupture conventionnelle si l'activité présente un risque
  • Ne vous fiez pas à l'absence de clause de non-concurrence
  • Ne pensez pas que le caractère marginal vous protège
  • Ne supposez pas que l'exercice hors temps de travail suffit

Recommandations pour les employeurs

 

Pour prévenir et gérer les situations de concurrence :

 

  • Informez régulièrement vos salariés de leurs obligations de loyauté
  • Mettez en place une procédure de déclaration des activités extérieures
  • Réagissez rapidement en cas de découverte d'une activité concurrente
  • Respectez scrupuleusement la procédure de licenciement disciplinaire
  • Constituez un dossier de preuves solide (activité, concurrence, dates)

Une jurisprudence qui protège l'équilibre contractuel

 

Au-delà de sa rigueur apparente, cette jurisprudence vise à préserver un équilibre fondamental : celui du contrat de travail, qui repose sur un lien de subordination mais aussi sur une relation de confiance mutuelle.

 

En sanctionnant fermement les activités concurrentes, la Cour de cassation rappelle que le salarié, pendant toute la durée de son contrat, doit consacrer son énergie professionnelle et sa loyauté à son employeur. Cette exigence n'est pas excessive dès lors qu'elle se limite à la période d'exécution du contrat et qu'elle n'empêche nullement

 

Questions fréquemment posées

 

Puis-je créer une auto-entreprise dans le même secteur que mon employeur si je démissionne ?

 

Oui, une fois le contrat de travail rompu, l'obligation de loyauté cesse. Vous serez alors uniquement limité par l'éventuelle clause de non-concurrence post-contractuelle prévue dans votre contrat (qui doit respecter des conditions strictes de validité). Sans clause de non-concurrence, vous êtes libre d'exercer l'activité de votre choix après la rupture.

 

Mon employeur peut-il me licencier si je crée une activité totalement différente ?

 

Non. Si votre activité indépendante n'est pas concurrente (secteur différent, clientèle différente, marché différent), vous ne violez pas votre obligation de loyauté. Cependant, l'activité ne doit pas non plus perturber l'exécution normale de votre contrat de travail (absences répétées, baisse de performance, etc.).

 

Que faire si j'ai déjà créé une auto-entreprise concurrente ?

 

Il est urgent de consulter un avocat en droit du travail. Plusieurs options peuvent être envisagées : fermeture immédiate de l'auto-entreprise, réorientation vers un secteur non concurrent, négociation d'une rupture conventionnelle, ou préparation d'une défense en cas de procédure disciplinaire. Plus vous réagissez vite, plus les solutions sont nombreuses.

 

L'obligation de loyauté s'applique-t-elle aussi pendant mes congés payés ?

 

Oui, absolument. L'obligation de loyauté s'applique pendant toute la durée du contrat de travail, y compris pendant les congés payés, les RTT, les arrêts maladie ou tout autre période de suspension du contrat. Seule la rupture définitive du contrat y met fin.

 

Puis-je contester un licenciement pour faute grave basé sur une activité concurrente ?

 

Oui, vous pouvez toujours contester un licenciement devant le conseil de prud'hommes. Cependant, au vu de la jurisprudence de janvier 2026, vos chances de succès sont très faibles si l'activité est effectivement concurrente. La contestation peut porter sur des vices de procédure ou sur la caractérisation même de la concurrence.

 

Dernière mise à jour : 11 février 2026